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LES SURVIVANTS
CHAPITRE 9
Mai passa, juin se profila, la montagne prit un air de fête. Le soleil entra dans la cabane. Il y était déjà entré d'autre manière. Servan et Jason, ce dernier complètement transformé, vivaient sur un nuage. Comme la température avait brusquement grimpé au-dessus de trente degrés, ils vivaient nus.
Le matin, au réveil, ils se souriaient d'un radieux sourire et s'étreignaient longuement. Alter alterum contingit . Tous les préjugés de Jason, toutes ses préventions défavorables, tous les pieux scapulaires qu'il vénérait autant qu'une dévote vénère les grains de son missel, s'étaient écroulées, chétives dépouilles d'un passé révolu. Il s'était opéré en lui un bouleversement intégral. Ce que hier il honnissait, il le regardait à présent comme un don du ciel. Il avait des enthousias-mes qui culminaient en une passion soudainement débridée de ses vieux attelages. Les avares repentis ont de ces prodigalités-là. Jason, longtemps tenu à sangles et à courroies par les articles du rigorisme le plus obtus, avait jeté bas l'attirail poussiéreux de ces anciennes idoles. Il était dé-voré de mille impatiences qui trouvaient toujours assentiment chez son compagnon. On eût dit qu'il remboursait un arriéré de plusieurs années. Une fois, même, chose incroyable, il dit, après une extase particulièrement vertigineuse :
- Aucune fille ne m'a jamais causé un tel plaisir.
C'était plus qu'un revirement, une véritable capucinade. Servan n'en revenait pas. Quand Jason se pelotonnait auprès de lui, mêlait ses jambes à ses jambes, parcourait sa poitrine de la paume de sa main, l'accablait de baisers et de caresses, et faisait lentement monter la torride passion qui s'achève dans un double bégaiement de félicité, il croyait vivre un de ces rêves éveil-lés qui vont bientôt se dissiper, qui ne peuvent être vrais tout simplement parce qu'ils sont invrai-semblables.
Pourtant, au moment où ce corps embrasé de mille feux prenait possession de lui, à l'instant où sa fière virilité préparait, dans ce volcan qu'est une chair à vif, l'explosion de béatitude, il se disait que pour avoir tranché aussi brutalement dans l'esprit d'un garçon naguère ignorant de soi, aujourd'hui réparant cette inhibition à grande satiété de transports frénétiques, ce retourne-ment avait peut-être caution de durée, et que celui qui hier regardait les amours garçonnières avec la dernière horreur, était en train de leur vouer l'adoration des apostats.
Vers le solstice de juin, un événement survint.
Les deux garçons, soucieux d'étoffer une cambuse qui s'amaigrissait, préparèrent une nouvelle expédition dans la vallée. On n'a pas oublié celle du mois de mai, renoncée comme on l'a vu. Cette fois, ils étudièrent minutieusement le moyen d'éviter les obstructions des éboulis qui rendaient les routes inaccessibles. Leur idée reposait sur la plus simple des théories, celle de la gravitation.
- Une montagne, dit Jason, ça s'écroule par le bas, et non par le haut. Par conséquent, si on doit arriver quelque part, ce sera en empruntant les sentiers d'alpage.
Forts de cette logique, ils se mirent en chemin. Ils s'étaient équipés à pleine charge de sacs et de musettes. Ils ressemblaient à ces jeunes aventuriers d'autrefois qui parcouraient les vil-les et les campagnes en portant sur eux des instruments de musique dont ils jouaient en public.
Leur but était de visiter les uns après les autres, les entrepôts des commerces de la vallée. Ils se flattaient d'y faire ample moisson de tout ce dont ils avaient besoin pour renouveler leurs victuailles.
La réussite du projet, cependant, était subordonnée à plusieurs inconnues.
La première d'entre elles, c'était le dépeuplement supposé des lieux d'approvisionne-ment : s'il se trouvait des survivants, nul doute qu'ils ne fissent exacte sentinelle devant leur gre-nier et la chance de se ravitailler diminuait en proportion du nombre des gardiens. La deuxième concernait l'état des magasins : une ruine n'a jamais nourri personne, et il n'était pas prouvé que le miracle d'avril se répétât. Enfin, le voyage n'était pas moins tributaire du plus ou moins de prati-cabilité des sentiers d'altitude. Car pour faire tant que de contourner les éboulis, l'idée n'était pas mauvaise en soi, mais rien n'interdisait de penser que le chambardement avait été total au point de rendre inaccessible tout itinéraire, même le plus dévié.
Jason et Servan furent tout de suite confrontés à la pire des difficultés, celle qui consiste à se diriger sans perdre la boussole. Heureusement, le beau temps leur en fournissait une de précieuse et infaillible, le soleil. Comme ils étaient partis au petit matin, comme ils avaient mis le cap au nord, ils tâchèrent de s'orienter sans trop de marge d'erreur en calculant l'angle de dépla-cement de l'astre dans le ciel selon l'heure.
A midi, ils étaient parvenus plutôt facilement à attraper le chemin de Compostelle, à la hauteur de la fontaine de l'Espugna, et ils avançaient vers Accous, première étape de leur expé-dition, sur une étroite corniche en surplomb d'un vertigineux ravin. On voyait au nord-est les crê-tes du pic d'Arapoup et du pic Hia d'Anchet.
Tout à coup, au détour d'un méandre fort bref, le sentier s'arrêta net.
Un empilement de rocs s'y était affaissé et opposait un obstacle infranchissable.
Les expéditionnaires mirent bagage aux pieds et avisèrent l'éboulement. Jason résuma le sentiment général de manière laconique :
- C'est foutu ! dit-il.
C'était foutu, en effet : à gauche, le flanc de montagne sur lequel s'appuyait le sentier avait des assises trop accores pour être escaladé ; à droite un à-pic d'une centaine de mètres. Im-possible de se frayer passage d'un côté comme de l'autre. Quant à utiliser la voie directe, par-dessus les rochers, mieux valait ne pas y songer, ceux-ci manifestant l'instabilité d'un échafaudage disparate dont les éléments tenaient entre eux selon une géométrie prête à se modifier à la moindre pression, avec toute les conséquences pour l'escaladeur.
- Qu'est-ce qu'on fait ? dit Jason.
- Il faut y aller quand même, répondit Servan.
- Ah oui ? Greffe-toi des ailes, alors...
Tandis que son compagnon sombrait ainsi dans le découragement, Servan n'avait ces-sé d'examiner autour de lui, et plus spécialement le ravin. A la mine qu'il faisait, entre la spécula-tion dubitative et la réflexion approfondie, on subodorait une grande contention d'esprit en phase gestatoire. Il revint vers Jason et déclara :
- On a une corde. On la noue autour d'un roc solide à un bout, on se harnache à l'autre et ainsi on enjambe l'écueil selon la technique de la varappe. Il suffit de se déplacer latéralement en se donnant du mou pour compenser l'obliquité de la corde par rapport à son point d'attache.
- T'es pas fou ? s'exclama Jason, c'est un coup à finir au fond du ravin !
- Pas si on s'amarre correctement. Regarde, je vais te montrer.
Ayant parlé ainsi, il extrait la corde d'un des sacs, la noue autour d'un bloc de pierre fermement scellé à la roche mère et présentant un étranglement en son milieu, boucle le noeud au moyen du fermoir, se fait une ceinture de l'autre extrémité pareillement sanglée à la poitrine par dessous les bras, et soudain, sans l'ombre d'une hésitation, ayant repris à dos son bagage, devant son camarade médusé et épouvanté, s'engage sur le flanc du ravin, se laisse descendre jusqu'aux quatre cinquièmes du filin, et entreprend de doubler l'écueil en se projetant à droite par petits sauts de puce. Tout cela avec une sûreté d'alpiniste chevronné, un sang-froid de barbouze et une sou-plesse de chamois.
Quand il eut prit pied de l'autre bord, il ligatura la corde à une pierre et se contenta de résumer son numéro d'équilibriste par ces mots :
- T'as vu ? c'est simple.
Jason, abasourdi, regardait le ravin, sondait sa profondeur, et essuyait la pluie de grosses perles de sueur qui dégouttaient de son front comme s'il avait couru un marathon.
Son compagnon, du reste, avait eu tout le temps de l'observer tandis qu'il préparait son exploit, et en avait conclu que si peu d'intrépidité ne méritait pas qu'on prît le risque d'un ac-cident. C'est pourquoi il cria, d'une voix de stentor :
- Je continue seul, reste ici et sois patient, j'en aurai peut-être pour quelques heures.
- D'accord, fit Jason, trop heureux de n'avoir pas à imiter une virtuosité qui le glaçait d'effroi.
Il s'assit donc par terre et charma les ennuis de l'attente comme il put, c'est-à-dire en contemplant les magnifiques paysages des Pyrénées.
La première question qui se présenta naturellement à son esprit fut celle-ci : combien de temps durerait l'absence de Servan ? Comme tous les coeurs impatients, Jason éprouva de l'aga-cement de cette immobilité forcée. Cependant, il lui suffisait de songer à son rechange pour juger que l'art de croquer le marmot, même au prix d'un peu d'ennui, était un établissement plus toléra-ble que des cabrioles au-dessus du vide.
- Comment il a pu faire ça ? dit-il à haute voix.
Il reprit, en hochant la tête :
- Il a pas froid aux yeux, ce drôle...
Il reprit, tout à coup, avec quelque chose de louvoyant dans l'expression :
- Et dire qu'il est pédé... c'est à n'y rien comprendre.
Plusieurs heures s'égrenèrent, silencieuses et mornes. L'absence de Servan lui pesait. Il eût donné sa fortune pour entendre la joyeuse voix le héler. A cent reprises, il jeta les yeux de l'autre côté de l'éboulement, ce qui lui découvrait la ligne du sentier, car celui-ci s'incurvait dans le bons sens. Personne à l'horizon. Jason ressentit bientôt l'indicible angoisse de celui dont le cer-veau échafaude toutes sortes de conjectures défaitistes : il s'était blessé, il avait rencontré des gens qui lui avaient fait mauvais parti, mille hypothèses plus pessimistes les unes que les autres. A qua-tre heures de l'après-midi, l'inquiétude atteignit son paroxysme :
- Il va falloir retourner au logis, se dit-il, c'est au moins trois heures de marche ; fau-drait pas traîner...
Depuis quelques minutes, son regard errait sur l'autre versant de la montagne, lequel reproduisait celui où il se trouvait avec une symétrie presque exacte. Cette contemplation, plutôt passive que voulue, était le fruit de l'oisiveté. On n'a rien à faire, le premier divertissement est bienvenu. D'ailleurs, ce qui retenait son attention tout en le distrayant n'était pas sans intérêt puis-que une escadrille de rapaces semblait départir entre ses membres on ne savait quelle mystérieuse prérogative alimentaire. Jason aperçut ainsi une colonie de gypaètes qui décrivaient des cercles concentriques de plus en plus rapprochés autour de quelque chose qui gisait tout au fond du ravin. Un moment, il sursauta : et si cette chose était Servan ? L'inanité de sa crainte le fouetta aussitôt : l'intrépide était bien loin d'ici et le cadavre, probablement celui d'une bête, se situait à l'opposé de l'endroit par où il avait disparu. Au surplus, chacun sait que pour aiguiser le flair des charognards, il faut que le corps ait commencé sa décomposition. Or, cette opération ne s'expédie pas en trois heures.
Tout à coup, la descente régulière et pour ainsi dire métronomique des vautours fut brutalement rompue. Jason les vit remonter à toute vitesse le long du flanc de montagne et se dis-perser derrière les sommets. Il était clair qu'un incident venait de se produire, que les vautours avaient pris peur et qu'ils se débandaient.
- Qu'est-ce qui a bien pu les déranger ? dit il.
En même temps qu'il s'adressait cette question, il avait plissé les yeux comme quel-qu'un qui a remarqué une anomalie dans le décor et qui voudrait bien lui attribuer une cause ra-tionnelle.
A force d'insister, il lui sembla distinguer de minuscules points. Chose étrange, ces points se déplaçaient. D'abord, il songea à une meute de renards. Cependant, les points allaient en file indienne avec une continuité ordonnée qui n'est pas exactement le propre des animaux sauva-ges.
Soudain, les points se détachèrent de la paroi, Jason se leva sur ses jambes, lentement, comme un ressort qui se détend.
A moins de cinq cents mètres de lui, échelonnées les unes derrière les autres sur une corniche impossible à repérer à l'oeil nu, se trouvait un groupe de personnes. La corniche était in-visible, mais grâce à l'abaissement graduel de ses garde-fou naturels, on percevait de mieux en mieux les silhouettes.
- Des survivants, s'écria Servan, des survivants, comme nous !
Son coeur battait à se rompre. Il y avait donc là, dans la montagne, des gens qui avaient échappé à la catastrophe. C'est donc qu'il existait un lieu, par exemple dans la vallée voi-sine, où tout fonctionnait, où l'on avait de l'électricité, de l'eau courante, où le commerce prospé-rait comme naguère. Ces raisons entraient dans son cerveau et s'entrelaçaient à tous les espoirs qu'elle faisait naître.
Brusquement, il se mit à crier et à gesticuler. Les sons, dans la montagne, résonnent en écho et s'amplifient aisément. Jason fut entendu. La colonne fit halte.
Commença alors entre lui et le groupe de randonneurs un échange frénétique de si-gnes sémaphores. Conversation muette que chacun s'évertuait à interpréter au plus juste. Au bout d'un moment, il se rendit compte qu'on lui adressait toujours les mêmes gestes, avec la même obstination d'une vigie qui signalerait un mouillage non loin. Ces gestes paraissaient l'invi-ter à se rendre quelque part en amont.
Jason esquissa le mouvement de celui qui obtempère, lequel mime un applaudissement des mains au-dessus de la tête. Il devait avoir bien traduit, car il reçut aussitôt de ses lointains compagnons de vifs encouragements. Cela l'engagea à reproduire en sens inverse le chemin qu'il avait fait avec Servan. Sur la corniche d'en face, la troupe s'était remise en marche et tâchait de synchroniser son rhythme de progression avec celle du garçon.
Tout à coup, celui qui allait en tête lui adressa un nouveau signe, mais cette fois vers le bas. Jason regarda le long du flanc de montagne et distingua une espèce de main-courante com-posée d'arbres morts, qui épousait la pente d'une cascade. Cela faisait comme un escalier avec force ressauts et saillies bien placées pour y poser le pied en bonne stabilité.
Il descendit au fond du gouffre par ce chenal. Il fut tout surpris de n'éprouver que peu de peine à se conduire et parvint ainsi dans la petite combe qui séparait les deux montagnes.
Un des personnages de la colonne s'était hâté à sa rencontre.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, sportif, bien découplé, au visage buriné et souriant. Il portait un uniforme kaki passementé de galons sur les manches. Quand il fut à por-tée de main, il lui demanda :
- D'où venez-vous ?
- De Lescun.
- De Lescun ? fit l'homme, étonné, on n'y a pourtant trouvé personne après l'explo-sion.
- Vous y étiez ?
- Oui, avec ma brigade ; nous appartenons à l'escadron de gendarmerie chargée de re-trouver les survivants.
- On ne vous a pas vus, avec mon copain.
- Votre copain ? Il y a quelqu'un avec vous ?
- Oui, on est depuis trois mois dans une cabane, à l'écart du village.
- Où il est, ce garçon ?
- Je ne sais pas, il est allé voir à Accous.
- Ça fait longtemps qu'il est parti ?
- Trois heures, trois heures et demie, à peu près.
- Et depuis ?
- J'en sais rien...
- Bon, écoutez : dans la vallée d'Ossau, il y a des dispensaires pour rapatrier les ré-chappés de la vallée d'Aspe. Peu nombreux, j'aime mieux vous avertir tout de suite. De là, on vous conduira à l'hôpital d'Oloron pour vous soigner. Allez voir si votre camarade est encore en vie, et rejoignez ensuite notre sentier. Vous n'avez qu'à le suivre pendant cinq kilomètres et vous arrive-rez à l'ancien gîte de Cette-Eygun. Demandez l'infirmerie de campagne, on s'occupera de vous.
- Merci, fit Jason, je retourne pour l'attendre. Mais le temps avance.
- S'il ne se manifeste pas ce soir, on entreprendra des recherches demain. Avez-vous de quoi manger et de quoi boire ?
- Oui, dans mon sac.
- Bon, alors agissez pour le mieux. Mais surtout, ne vous faites pas surprendre par la nuit, vous seriez en mauvaise posture.
Le brigadier, car c'était un brigadier, prit congé en renouvelant ses recommandations. Jason, tout excité, courut presque au lieu où Servan s'était éclipsé. Il donna de la voix, en vain.
- Merde ! fit-il, pourvu que...
En cet instant, sa physionomie changea, son oeil se rembrunit, son regard s'offusqua d'un nuage, quelque chose entra dans son entendement et s'y riva pour ainsi dire avec une espèce de profondeur tragique.
Jason s'assit. Il réfléchissait. A quoi ?
A Servan.
Réfléchir à quelqu'un, le terme peut paraître impropre. Sondons plus profondément les pensées que nous émettons parfois sur notre prochain, et nous le trouverons parfaitement ap-proprié. Ce qui ruisselait de la sienne était un déluge. Les angles d'incidence que révélait cette réflexion étaient effrayants. Il voyait, comme dans un jeu de miroir, toutes sortes de lueurs, les unes claires, les autres obscures, celles-ci chatoyantes, celles-là pleines de nuit. Toutes virevol-taient au-dessus de lui dans une espèce de ballet fantasmagorique.
De ce tourbillon de conjectures amoncelées, de cet amas d'hypothèses en échafaudage prenait vie une figure affreuse, noire, décharnée et ricanante. Cette face de ténèbres avait l'air de lui dire : malheureux, que feras-tu si cela vient à se savoir ?
Jason respirait à peine. Il avait devant lui un oeil fixé sur sa conscience qui lui profé-rait des ultimatums. C'était un bloc de haine et de vengeance qui l'exhortait. Il découlait de cette orbite diabolique des larmes de sang. Rien de plus hideux que cette rétine sinistre qui tantôt rou-geoyait comme une braise, tantôt s'assombrissait comme un crépuscule.
Jason croyait devenir fou. Un étau lui serrait la gorge, un autre lui tenaillait le ventre.
Combien de temps demeura-t-il dans cette expectative de soi-même ? Impossible de le dire. Sa prunelle était devenu fixe et vitreuse, son front livide. Toute sa personne suait et trem-blait.
En ce moment, une voix lui parvint. Jason sursauta. La voix cria :
- Tu es là ?
- Je suis là, fit Jason.
- J'ai pas de bouffe, dit Servan, mais des nouvelles, des bonnes !
- Quoi ? fit Jason d'une voix hachée.
- Il y a des gens, ils nous attendent. J'ai dit que tu étais là, il n'y a qu'à revenir sur nos pas, on m'a indiqué un moyen de franchir le ravin. Après, c'est à droite, sur celui qui se trouve sur le flanc d'en face. Bouge pas, j'arrive !
Comme Jason ne pipait mot, Servan reprit :
- On est sauvé, mon pote !
Jason ne répondit pas. Il se pencha au-dessus du ravin et bientôt vit un corps qui se mouvait dans le vide avec une dextérité stupéfiante. Quand le corps eut atteint l'extrémité de la corde, il se déplaça latéralement sur sa gauche en sautillant d'un rocher à l'autre, de façon à se placer dans l'alignement du sentier libre de rocs. Puis il entreprit la remontée.
Avant cela, il adressa à son compagnon un signe d'une main, joyeux et léger.
Jason n'avait pas remué d'un cil. Il était blême. Il regardait la corde tendue qui fris-sonnait des impulsions que Servan lui imprimait. Il regardait cette corde et une idée immonde s'y reliait. Plus Servan gagnait du terrain, plus cette idée l'obsédait et semblait lui dire : mais fais-le donc ! Il se disait que si l'on venait à apprendre ce qui s'était passé entre lui et ce garçon, c'en était fini de sa vie, il était déshonoré, conspué, honni, humilié.
Cela, il ne le voulait pas. Et puis, ce Servan, ne prétendrait-il pas renouer avec leurs anciennes privautés ? Ne s'attacherait-il pas à lui, hors d'un contexte qui pouvait excuser une erreur circonstancielle, mais qui, une fois disparu, s'annulait et se détruisait de lui-même ? Ne serait-il pas la mouche du coche, celle qui agace tant qu'on finit par vouloir la tuer ? Que faire avec un tel témoin ? Comment s'en remettre à sa discré-tion, comment lui présumer assez de parole pour ne pas ébruiter des choses qui n'auraient pas dû seulement advenir ? Même s'il jurait le secret le plus absolu, qu'est-ce qui garantissait la viabilité d'une promesse qu'il était libre de tenir ou de trahir à son gré ?
Et puis, encore une fois, consentirait-il à se séparer de lui ? N'exercerait-il pas un chantage qui suspendrait au-dessus de sa volonté l'odieuse épée de Damoclès dont il serait le seul à décider si elle s'abattrait ou non ?
Inconcevable de vivre avec un tel poids. Inadmissible de songer que son existence, enfin délivrée de trois mois de misère et d'errance, fût liée à un personnage qui savait tout de lui et qu'il lui était loisible de divulguer.
Subitement, la voix de Servan se fit de nouveau entendre, toute proche :
- Ça y est, dit-il, encore cinq mètres.
En cet instant, Jason tira de son blouson un couteau dont on servait pour couper des branches. Ce couteau, dont on prenait grand soin, était aiguisé comme une lame de rasoir. Le gar-çon se dirigea vers la corde, hésita une ou deux secondes, puis subitement se mit à la taillader. La corde était de gros brins torsadés, aussi le couteau dut-il les entamer les uns après les autres pour en venir à bout.
Le premier brin s'effilocha. Servan n'était plus qu'à une coudée du sentier. Jason en-tendait ses pieds prendre prise sur la terre du redan. Un deuxième brin céda. La corde tenait tou-jours. Jason, hors de lui, suant, tremblant, affolé de ce qu'il faisait mais n'ayant plus à l'esprit que d'en finir au plus vite, sectionna un autre brin. La tête blonde de Servan apparut, essoufflée, sans doute, mais souriante.
Brusquement, le sourire s'effaça, les yeux s'écarquillèrent d'horreur :
- Mais, qu'est-ce que tu fais ? s'écria-t-il, arc-bouté sur la corde et cherchant à prendre pied sur la corniche.
Le dernier brin, rapidement éfaufilé par le poids du corps, céda. Il y eut un claque-ment sec, la tête disparut, on entendit un hurlement mort-né, le corps tomba à la renverse dans le ravin, sans un obstacle, d'une seule masse, et s'écrasa tout au fond.
FIN
Vivien
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Rêve ou réalité, ces histoires ne doivent pas vous faire oublier les dangers d'une relation sexuelle sans protection. METTEZ DES CAPOTES
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