Cyrillo

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LES SURVIVANTS

CHAPITRE 7

Pendant les trois jours qui suivirent, Servan n'eut pas un mot, pas un regard, pas une expression propre à trahir son secret. Jason ne s'étonnait pas peu de ce comportement entre cuir et chair, mais paraissait devoir lui décerner la moindre importance qui répertorie les lubies d'un godelureau dont les rouages et les ressorts lui étaient devenus familiers.
Cela fit qu'il baissa la garde.

Baisser la garde, c'est-à-dire ne plus entourer son déshabillage du soir du luxe de pré-cautions qui lui servait jusque-là de garde-fou.
Servan était à l'affût et attendait le gibier. Quand venait l'heure de dormir, il écoutait, toutes oreilles en exergue, les bruits caractéristiques du bienfait qu'on se dispense sous sa couver-ture. Seulement, il n'était pas exclu que Jason, rendu circonspect une attitude devenue brusque-ment trop singulière pour être honnête, redoublât de discrétion et expédiât son affaire sans se dé-noncer. Servan imagina alors un coup de partie qui lui mettrait dans les mains la clef des agisse-ments de celui qu'il se proposait de confondre : dès que le silence s'établissait dans la cabane, il changeait de position, intervertissait tête et pieds et observait, grâce à l'accoutumance à la pénom-bre, bien à l'abri du coin du meuble qui dérobait son camarade et qui faisait là comme un promon-toire derrière lequel il était aisé d'établir une surveillance assidue.

Voir sans être vu, c'est l'art suprême de tout espionnage.
La veille et l'avant-veille, rien ne s'était passé. .

Au soir du troisième jour, Servan sentit son coeur s'emballer. Le lent bruissement d'une main qui s'agite sous le tissu venait de rompre le silence du cabanon. Il éprouva alors un de ces vertiges qui égarent le flegme le plus rassis. Mais l'instant n'était pas aux états d'âme, il s'agis-sait avant tout de se commettre à l'événement. Avec un aplomb dont il ne se serait jamais cru ca-pable, il se souleva sur ses mains paumes à plat, s'agenouilla et, sans laisser le temps à la réflexion de contrarier son projet, exécuta une reptation vers la couche de Jason.
Ce dernier n'avait évidemment pas prévu pareille ingérence : tout à coup, une voix toute proche retentit. Cette voix susurrait, d'une manière particulièrement onctueuse :
- Alors, tu t'éclates ?

Jason, surpris, mais encore plus affolé, eut une réaction instinctive facilement prévisi-ble :
- Eh ! ça va pas, non ? s'écria-t-il.
- Ça va très bien, répondit Servan en continuant de ramper.
Jason avait tenté de reculer, mais l'autre le serrait à la botte.
- Dégage, merde ! invectiva Jason, qu'est-ce que tu veux ?
- Toi.
- J'suis pas pédé !
- Ah non ? fit Servan en sautant sur lui.
L'agressé essaya de se libérer, de ruer, d'échapper à l'étreinte qui lui était imposée. En vain : Servan le tenait ferme et à présent lui causait de fort près, tout son corps plaqué contre le sien.
- Tu t'es pas branlé au-dessus de la baignoire, l'autre jour ?
- Moi ? Non, qu'est-ce que...
- J'ai vu ton sperme, salopard !
- Tu dis n'importe quoi, gémit Jason.
- Tu t'es branlé après m'avoir vu à poil en train de faire la même chose.
- T'es con, ou quoi ?
- Tu veux pas l'avouer, mais tu perds ta peine.
- Arrête ! fit Jason, où tu veux en venir ?
- A la franchise, à la fin de ton inhibition et du mensonge permanent dans lequel tu t'étouffes comme dans du vomi : ça te dirait de baiser avec moi ? Je te laisse le rôle actif.
- Quoi ?
- J'ai envie de mesurer la puissance balistique de ton bel objet que tu tiens caché comme un puceau sous ta couverture pour que je ne voie pas qu'il trique encore plus à mort depuis que je suis à plat ventre dessus.
- Non, brailla Jason, pas ça, t'es qu'une fiotte !
- Là, là, fit Servan, pas d'injures, s'il te plaît, tu t'insultes toi-même.
- Laisse-moi, tu me fais mal.
- Je ne te laisserai pas ; ce soir, tu vas vider ton abcès purulent, dans les deux sens du terme.

Jason haletait, éperdu, tentant de desserrer l'étau de son camarade dont la force, supé-rieure àla sienne, le réduisait totalement à sa merci.
Brusquement, Servan retira d'un coup la couverture. Jason prétendit repousser ce nouvel assaut, mais l'autre s'amalgamait à lui de toute la vaillance d'un désir rendu plus attrayant encore par la résistance qu'il y rencontrait.
La résistance tomba. Servan entendit ces paroles, prononcées sur un ton pitoyable, tant elles trahissaient la reddition acceptée sans combattre :
- Tu me le paieras...
- Bien plus tôt que tu ne penses, fit Servan.

En disant cela, il avait glissé une main entre son ventre et celui de Jason. Ce dernier sentit qu'on lui empoignait le sexe.
L'ennuyeux, pour quelqu'un qui proteste de sa normalité, c'est que le contact d'un pair est censé éteindre toute disposition favorable. Or, ainsi que l'avait prophétisé Servan, l'ustensile qu'il palpait réalisait l'exacte antithèse de la cacochymie et semblait au contraire apprécier les douceurs qu'on lui prodiguait.

- Tu vois ? fit Servan, c'est pas si méchant que ça : il suffit de s'accepter tel qu'on est.
Jason ne répondit pas. Brusquement, Servan s'assit sur lui, rectifia la posture en génu-flexion et dirigea la longue barre rigide où les garçons écrivent le dernier mot de leurs amours.
Jason, certes humilié, mais plus en conscience qu'en faits, n'opposa plus rien au cou-lissement de sa vigueur dans la gaine. Pendant quelques secondes, Servan imprima le mouvement de va et vient qui conditionne l'avancée vers le dénouement inéluctable de cette osmose.
Il advint que l'agent accorda son initiative au diapason du patient. D'abord timides, ses impulsions acquirent de plus en plus d'indépendance, il se mit à soupirer, puis à geindre, tête renversée en arrière, tandis que son bassin réglait la mesure de son ascension vers la félicité.
En ce moment, Servan le souleva aux épaules, l'attira à lui par un jeu de balancement et dit :

- Viens comme ça...
La notation d'intention de cette parole s'éclaircit lorsque Servan prit lui-même l'initia-tive de la réintroduction. Une longue période commença alors, épicée de tous les vertiges d'un désir désormais impossible à désavouer. Jason, inondé de sueur, poussait de brefs geignements qui attestaient sans l'ombre d'un doute que ce qu'il faisait n'appartenait plus à son domaine de répul-sion, s'il lui avait jamais appartenu.
Soudain, les geignements s'accentuèrent, le mouvement s'interrompit, devint errati-que, un petit sanglot troua le silence de la cabane, une rosée brûlante inonda les entrailles de Ser-van. Jason, ébahi par la puissance du dégorgement et l'intensité de l'éclair qui l'accompagnait, multipliait les convulsions et ne consentait pas à se retirer.
Quand la source fut tarie, quand la dernière larme eût été versée, il s'affaissa sur le lit comme un enfant et se mit à sangloter.

- Pourquoi pleurer ? fit doucement Servan en lui caressant les cheveux.
- Ce que j'ai fait, balbutia lamentablement l'autre, c'est, c'est...
- C'est quoi ? C'est dans ta tête que ça déconne, juste dans ta tête. Mais dans ton corps, c'était autre chose, pas vrai ? D'ailleurs, tu n'as pas à t'inquiéter, quoi qu'il advienne, per-sonne d'autre que moi ne le sait, et personne ne le saura.
- C'est vrai ?
- Je n'ai qu'une parole.
- Je suis désolé, fit Jason en reniflant.
- Ne sois pas désolé, tu as conjuré le signe indien. Il était temps.
Quelques secondes s'écoulèrent, muettes et immobiles. Servan murmura, avec une douceur pleine d'émotion :
- Jason ?
- Oui...
- Tu voudras bien le refaire ?
- Je sais pas....
- Il est beau de vivre dans la lumière. Et la lumière, c'est le reflet de la pureté de notre âme. Aujourd'hui, toi et moi nous sommes devenus des espèces de frères, mi-frères, mi-amants. Ça te choque ?
Jason hésita à répondre. Il finit par bredouiller :
- Non, mais...
- Ecoute : le code génétique d'un être est une chose, et le conformisme social en est une autre. Si les deux sont en déséquilibre, il y a discordance. Ton drame, c'est le conflit intérieur que tu dois à la tyrannie d'un ramas de préjugés destructeurs d'une liberté qu'on t'a peinte odieuse. Il n'y a rien d'odieux à se faire du bien, et personne n'a le droit de te juger, tu entends ?
- Oui...

Un nouveau silence succéda à cette espèce de sentence. Servan, assis en tailleur au pied du lit, contemplait la nudité de ce garçon qui avait tant brillé par l'écorce d'une pudibonderie de raccroc ; l'écorce une fois exfoliée, que montrait-il ? Le tuf. Du reste, Servan n'insista pas ; il savait qu'à prolonger cette espèce de monologue, il risquait d'aggraver l'embarras de son camarade et par-là de détruire tout ce qu'il venait de conquérir.
Il allait rejoindre son lit, quand il se ravisa :
- Et puis, ajouta-t-il, dis-toi bien que l'exception confirme la règle, et que d'aimer un mec, ça n'a jamais empêché d'aimer les filles, sauf si on leur est totalement étranger, comme c'est mon cas.
- Bien sûr...

Toutes les réponses de Jason se faisaient rares et entrecoupées. En conscience, Servan le remerciait de l'immense effort qu'il consentait sur lui-même. N'avait-il pas cédé à un attrait que probablement il ne cessait de combattre depuis qu'il avait mesuré l'empire qu'il exercerait sur lui s'il avait le malheur de s'y livrer ? Ce n'est pas autrement que nous détestons, parfois jusqu'au meurtre, ce que nous sommes. Qui sait si Hitler n'avait pas des ascendances juives ?
Jason se coucha sans ajouter mot. Servan fit de même et se mit à songer.

Son propre désir n'avait pas survécu à la scène qui venait de se dérouler. Celui de Ja-son avait été le sien, au-delà de tout. Il ne rêvait plus que de reprendre dans ses bras cet être si compliqué, si confronté à toute la variété des conformismes prêts à l'emploi et des idées empaque-tées que véhicule un certain milieu social délétère. A un moment, il revint auprès de lui sur la pointe des pieds. Jason s'était endormi d'une seule masse.

Servan lui arrangea la couverture, fut au point de l'embrasser mais y renonça, et se recoucha avec au fond du coeur l'inexprimable senti-ment d'avoir franchi le seuil du temple au-delà duquel le récipiendaire d'un nouveau culte décou-vre que le diable qu'on lui avait peint sur la muraille est en réalité le gardien du jardin d'Eden.

Vivien

pimbi@club-internet.fr

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