Cyrillo

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LES SURVIVANTS

CHAPITRE 5

L'itinéraire nouvellement tracé de l'aiguade avait grandement simplifié les choses. Les deux garçons s'étaient rapidement rendu témoignage, avec on l'imagine pas mal de satisfaction, que la baignoire se nichait à moins de huit cents mètres de leur logis.
- Dire qu'on s'est cassé le cul, fit Jason, alors qu'il y avait un raccourci tout près !
- Et un raccourci qu'on dirait avoir été fait exprès pour nous.
- On est vraiment cons !
- Mais non, on pouvait pas savoir...

Petite ombre au tableau, du reste prévisible, ils n'y étaient pas retournés ensemble. Ja-son battait irrémédiablement froid au voisinage in naturalibus de son camarade. Aussi expé-diaient-ils leurs ablutions tour à tour.
Cette espèce de dissension affligeait fort Servan.
En même temps, elle le soulageait.

Ce que la nudité de Jason lui avait inspiré le tracassait. Il s'était imposé là-dessus une réflexion si intense, si profondément liée aux objurgations de sa probité et aux sommations de sa conscience, qu'elle le soumettait à un véritable dilemme.
Le dilemme constatait à la fois l'acte inqualifiable et la nature dont il procédait. Ser-van s'était conforté dans la conviction que se repaître des agréments d'autrui est une variante à peine atténuée du viol ; que quand la concupiscence fait sa proie d'un être totalement opposé à toute complaisance sur ce délicat chapitre des moeurs, elle devient un délit moral. Enfin, il se per-suada que ce n'est pas en adoptant des attitudes déplacées qu'on gagne l'amitié d'autrui, et que de vivre à deux comme on le faisait requérait la plus stricte droiture entre les partis en présence. Or, qui dit droiture, dit respect.

Il se disait tout cela, et la beauté de Jason peuplait ses rêves d'inexprimables fantas-mes.
Il avait vu, de ses yeux vu, la splendeur. Il avait éprouvé la tentation qui distille dans les nerfs un courant magnétique chargé de milliers de particules grisantes. Hélas, l'objet de ses désirs, ce garçon glabre comme un nouveau-né et plus frais qu'une rose, ce splendide archétype ne voguait pas, c'était sûr à présent, sur le même océan que lui. Circonstance aggra-vante, il ignorait que son frère de misère fût taillé dans la honteuse étoffe des invertis.
- J'avais une chance sur dix, se dit-il, c'est la statistique. Ne nous plaignons pas...
Servan aimait les garçons. Il les avait toujours aimés. Il s'était aperçu dès l'âge de treize ans que ce qui l'attirait, ce qui le remplissait de fièvre, ce qui le tordait sur son oreiller la nuit, ce n'était pas Vénus, mais Ganymède.

Il avait pourtant tâté de la fille, on pourrait dire par procédé. Un soir de ses quinze printemps, sa cousine était venue le visiter nuitamment. Effroi, panique, bégaiements, non de vo-lupté mais d'épouvante, impossibilité de répondre aux sollicitudes de ce corps féminin qui eût damné tout autre que lui et qui le laissait de marbre. Il s'était tiré d'affaire plus ou moins honora-blement en adoptant le ton candide du novice, si bien que sa tiédeur passa sur le compte d'un re-tard physiologique quelconque. Cela le sauvait d'une autre accusation, bien plus redoutable. Du-rant les mois qui suivirent, il s'asservit à l'obédience d'une chasteté de dominicain. La péripétie de la cousine avait introduit dans son coeur le sentiment, hélas si difficile à surmonter dans la prime adolescence, d'être une sorte de parasite du genre humain et de n'avoir sur cette terre qu'une fonc-tion annexe, voire caponne, quelque chose comme une erreur de la création, celle qui ne fondera jamais de famille et se confinera dans la crasse indécrottable des anormaux.
Quand la catastrophe survint, Servan aurait pu disputer le prix de la continence à Sci-pion. Sans doute l'absence de camarades mâles entrait-elle pour beaucoup dans cette sagesse, mais il est certain aussi que l'horreur de soi-même et la tristesse qui en résultait y contribuaient pour une large part.

Voilà que tout à coup, le sort lui allouait pour compagnon un adonis digne d'enrichir le catalogue des mignons de Zeus. Nouvelle épreuve, encore plus mortifiante que l'autre. Car là où l'objet de la tentation fait défaut, la tentation s'éteint d'elle-même. Mais avec Jason, elle était pour ainsi dire à demeure.
Hélas, ce garçon n'était pas pour lui. Il appartenait à la classe de ceux que la Provi-dence a convenablement conformés, qui se marieront, qui auront des enfants, et à qui la simple idée d'une concession circonstancielle avec un partenaire de même polarité inspire l'aversion la plus insurmontable.

Servan fit donc, du mieux qu'il put, bonne figure à mauvais jeu. Il s'astreignit à un as-cétisme indispensable à entretenir bonne intelligence avec son compagnon. Pour cela, il éviterait de le regarder, surtout au réveil, lorsque le corps à demi-nu se dévoile dans le faste de son torride flamboiement. Et puis, avec le temps, tout s'arrangerait peut-être. L'habitude engendre souvent l'indifférence et Servan ne désespérait pas d'en extraire le support de philosophie stoïcienne dont il avait besoin.

Une nuit, il se réveilla. Quelque chose le gênait, un insecte probablement. Il y en avait beaucoup dans le cabanon, des punaises des bois et des charançons, surtout depuis le retour du beau temps. Servan chassa l'intrus d'un revers de main et voulut se rendormir.
Comme il fermait les paupières, il perçut un bruit étrange. Ce bruit était régulier et ressemblait à un frottement de quelque chose sur une pièce de drap. Il prêta l'oreille et soudain son coeur s'emballa. Avec une formidable acuité, il inféra de ce frottement que Jason était en train de s'adonner à la récréation d'Anaphlyste . Il perçut le halètement de la volupté, il imagina l'instant où elle se résout en euphorie. Il s'agrégea entièrement au plaisir de celui qui, dans l'ombre de la nuit, ne pouvait pas deviner qu'il faisait indirectement les délices d'un tiers. Quand Jason eut achevé, Servan patienta quelques minutes, hors de lui, une braise insupportable dans tout son corps. Puis il rejeta la couverture et alors l'édifice complet de ses résolutions s'effondra, une flamme le dévora de l'intérieur, une irrésistible volonté de jeter au feu sa bure lui tint lieu d'abso-lution. Il ignora par quel miracle il parvint à étouffer le cri qui accompagna le plus formidable orgasme de sa vie.

De ce jour, il signa contrat d'allégeance avec Onan. Le soir, avant de s'endormir, il peuplait son cerveau de songes libidineux. Comme Jason avait la main plutôt leste, il s'accorda à son diapason. Seulement, il attendait toujours sa fin pour l'embrancher à son début. Relais d'une extase à une autre.
Il avait l'impression de faire l'amour avec lui.
Cela finit par se remarquer. A force de renouveler ce délassement, il en oublia toute discrétion. Jason réagit avec une certaine impétuosité :
- T'as pas fini, un peu ? dit-il.
- Quoi ? fit Servan.
- Tu sais très bien.
- Et alors ? Ça te gêne ?
- Exactement.
- T'as tort, on est des garçons, et...
- ...justement, on est des garçons.

Un silence se suspendit à cet échange de propos peu amènes. Servan ajouta, d'une voix indignée :
- Toi aussi tu le fais, je te signale.
Là, Jason demeura court. Il était évident que ce qu'il reprochait à son camarade se re-tournait contre lui. L'autre d'enfoncer le clou :
- D'ailleurs, je t'entends tous les soirs, comme tu m'entends. Et moi, je ne te reproche rien.
L'argument valait son pesant d'équité à rétablir. Ce n'était toutefois pas assez pour dissuader un orgueilleux de monter sur ses échasses :
- Bon d'accord ! s'exclama Jason avec véhémence, c'est normal, on n'a pas de gonzes-ses. Si on en avait, y aurait pas de...

Une interruption brisa la phrase dans son élan :
- Tu sais pas ?
- Quoi ? fit Jason.
- J'en ai rien à foutre, de tes gonzesses.
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Je te répète : j'aime pas les filles.
Jason s'était à demi dressé sur son séant et dépassait de la tête le coin de meuble qui le dissimulait :
- T'es pédé ? fit-il, d'une voix étranglée, les yeux à demi hors des orbites.
- Possible...
- Merde, si j'avais su ça...
- Tu m'aurais tué, peut-être ?
- Je me serais barré. D'ailleurs, demain je m'en vais.
- Bonne route !
- On partagera la bouffe, et adieu.
- C'est comme tu l'entends.
- Moi, vivre avec un pédé, jamais !
- Et moi, vivre avec un homophobe, plutôt crever. T'as raison, casse-toi.
- Eh là ! fit Jason, cette fois menaçant, c'est pas toi qui me donne des ordres !
- Je ne donne aucun ordre, tu te l'es donné toi-même.
- Fais pas chier, Servan !
- C'est toi qui fait chier, je te préviens !
- Eh, qui c'est le pédé ? Moi, peut-être ?
- Toi, t'es pas pédé, mais t'es con, c'est pire.

Les deux garçons, à genoux l'un en face de l'autre, se mangeaient des yeux. Soudain Jason s'élança sur Servan et voulut le gratifier de ce qu'on appelle un coup de boule. Servan l'évita et le fit rouler latéralement jusqu'au mur.
Le mur était hérissé de saillies de lattes de bois fort pointues. L'une d'elle érafla sa joue et la lui déchira d'une estafilade. Jason poussa un cri bref et s'affaissa, les deux mains sur son visage, en criant :
- Putain, Servan, t'es un enfoiré !
Là, Servan perdit toute patience :
- L'enfoiré, je l'ai là, devant moi, agressif et idiot, comme à peu près tous les homo-phobes. Fais voir ta plaie !
- Va chier, c'est pas une tantouse qui va me soigner...
- D'abord, je suis homo, ça c'est indéniable, mais pas tantouse.
- C'est pareil.
- Ton ignorance là-dessus est celle de tous les pieds-plats de ton espèce.
- Va te faire foutre !
- Encore une fois, laisse-moi te soigner.
- Approche, et je t'écrase !
- Alors, supporte son tétanos avec courage.

Ayant décoché cet épiphonème, il se recouche, tandis que l'autre, tout haletant, rega-gne son lit en silence. Le lendemain, Servan se lève, ouvre la porte de la cabane et sort en sifflo-tant à l'air du glorieux printemps qui pointait, car on venait d'entrer dans le mois de mai.
Jason, pour sa part, ayant à aseptiser sa balafre, assez large, chaussa alors l'idée de monter la garde devant le logis pour interdire tout retour à celui qui y était désormais un intrus. Il s'arma d'un outil de jardinier et fit exacte sentinelle devant l'édicule, en se tenant à lui-même ces propos édifiants :
- Merde, un pédé ! Et depuis plus d'un mois je vis avec un pédé ! Combien de fois il a dû me reluquer en douce ! Et il se branle en pensant à moi, c'est certain ! Il remet plus les pompes ici, je l'éclate avec la bêche. Ça fera un pédé de moins sur terre, ça mérite pas de vivre, ces mecs-là.

Il souffla et reprit, abasourdi par la violence même de son réquisitoire :
- C'est la meilleure, quand même ! Et il faut que parmi tous les types normaux de la région je tombe avec le seul qui ne le soit pas. C'est trop me demander que de supporter une ta-fiole ! J'ai horreur de ces demi créatures, c'est pas des hommes, c'est... c'est...
Ayant suspendu le vidage de son sac à injures à cette lacune sémantique, il s'affala à terre et tout à coup, de but en blanc, sans que rien l'eût annoncé, il se mit à sangloter.
Quand il eut recouvré un peu de tête, il vociféra dans sa barbe :
- Dès qu'il se radine, je lui saute dessus...

Il ajouta, sur un ton mécanique :
- Et dire que j'ai été à poil avec lui...
Les heures passèrent, Servan ne donnait pas signe de vie.
Tant qu'il s'était répandu en invectives, Jason avait eu l'oeil noir et méchant qui brillait d'un mauvais éclat. A mesure que le temps s'écoulait, l'oeil se faisait moins dur, un certain adou-cissement se mêlait à son expression de stupeur effarouchée, quelque chose s'immisçait en lui qui ne reflétait plus exactement les sentiments qu'il était censé dévorer à l'encontre d'un compagnon aussi haïssable.
Le soir vint, mais non Servan. Jason rentra dans la cabane, se força à rire et vitupéra :
- J'espère qu'il s'est cassé la gueule dans le ravin !
Il ajouta aussitôt, en déformant sa bouche d'un rictus tout aussi étudié :
- Je verrai bien, d'ailleurs : si les vautours se pointent, y aura plus aucun doute.
Il renchérit, bêtement cruel :
- Si ça se trouve, ils n'en voudront pas, les vautours : la chair d'un pédé, ça doit être dégueulasse, même pour eux...

La nuit fut bientôt close, les étoiles illuminèrent le ciel, l'absence de Servan durait.
Dans son mouvement de colère, Jason avait d'abord bloqué la porte. Il advint qu'il dé-fit le verrou, qu'il se recoucha et qu'il ne put dormir.
- Merde ! murmura-t-il, où il est, ce con ?

Il demeura éveillé de longues heures. La solitude commençait à lui peser. Il entendait des bruits qu'il ne percevait jamais avant, il lui semblait que l'obscurité se recrutait d'un cortège de périls inconnus et tout proches. Le moindre bruit l'effrayait. De hideux et répugnants essaims se mouvaient sous le plancher :
- Des souris, bégaya-t-il.

On ne sait plus quand ses paupières finirent par se fermer toutes seules.
Quand il les rouvrit, le jour était plein, le soleil rutilait par l'unique croisée de la ma-sure, Jason se leva précipitamment, jeta un regard sur la couche de Servan et l'aperçut qui venait juste de se réveiller.

- T'es revenu ? fit-il, cette fois sans la moindre animosité.
- Depuis quand tu t'inquiètes de la santé d'un pédé ? fit l'autre.

Vivien

pimbi@club-internet.fr

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