Cyrillo

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LES SURVIVANTS

CHAPITRE 4

Au petit matin, Servan déclara :
- On bouffe à notre faim, c'est bien. A présent, j'en ai marre de sentir la viande avariée, je veux me laver. On a du savon, des trousses complètes d'hygiène, reste à conquérir la salle de bain.
- T'as raison, fit Jason, moi aussi j'en ai ma claque de puer comme un yack.
- Il faut descendre sur les flancs du gave.
- C'est casse-gueule.
- C'était : avant, on était en trop piteux état, aujourd'hui en faisant gaffe, on y arrivera. Et puis, on parviendra bien à dénicher un raccourci pour y aller, ça nous permettra de nous décras-ser régulièrement sans risques.

Un quart d'heure plus tard, les deux camarades s'aventuraient en équilibristes sur le versant escarpé d'un ravin au fond duquel, cent mètre plus bas, scintillait le ruban d'argent d'un de ces torrents qu'on appelle gave dans les régions pyrénéennes. Ils s'étaient équipés de tout le viati-que indispensable à une ample toilette, serviettes, gants, savon et shampooing.
La descente n'était pas aisée. Aussi Jason, qui allait en tête, tâchait se serpenter en s'aidant au mieux des appuis qu'il rencontrait. Le moindre faux pas sur ce flanc abrupt, et c'était la chute, irrémédiable.
Une heure fut nécessaire pour parvenir au lieu postulé de leurs ablutions.
- C'est trop long, fit Servan, et trop dangereux: on pourra pas faire de l'alpinisme tous les jours, on finira par se tuer.
- Faut trouver un meilleur moyen...
- Je reviens à ma première idée, longer le gave en amont jusqu'à ce qu'il propose un abord plus pratique, s'il y en a.
- Comme tu dis, s'il y en a...

Les deux garçons ne rayonnaient pas d'optimisme, mais ce programme leur paraissant le plus judicieux, ils l'exécutèrent immédiatement. Ils s'enfoncèrent dans le sous-bois qui côtoyait le torrent et en suivirent le lit. Le terrain était si obstrué de rocs, si hérissés de ronces, d'abattis et de gaulis qu'ils devaient parfois s'écarter de plus de cent mètres de la rivière. Ils endurèrent ce jour-là les affres du randonneur solitaire fourvoyé qui a perdu la boussole. Ils étaient griffés, égra-tignés, éraflés, saignants, écumants, hirsutes, mais ils tenaient bon.
Alors qu'ils désespéraient de jamais s'extraire de cette inextricable jungle, Jason s'écria soudain :
- Regarde !

Devant eux, à peu de distance, la berge s'était affaissée et le cours d'eau roulait, paisi-ble, des eaux calmes dans une sorte de grande vasque. Les deux explorateurs se dévisagèrent, tout étonnés, levèrent un écran de mûriers, arrivèrent en terrain dégagé et comme un seul homme s'élancèrent après s'être dépouillés de leurs vêtements. Mouvement spontané qui reléguait toute réflexion en arrière-plan. Ils se jetèrent dans l'eau avec des cris d'orfraie.
- C'est froid ! cria Servan.
- C'est bon ! répondit Jason.

C'était froid, en effet, mais quelles délices dans cette onde glacée, quelle volupté dans les frissons dont elle électrisait le corps ! Ils tremblaient, leurs dents claquaient, et ils riaient de plaisir :
- On a oublié de prendre des habits neufs ! dit Servan.
- C'est pas grave, répondit Jason, le plus important, c'est de se laver.
- Mes cheveux commençaient à ressembler à de la glu.
- Au fait, on a des brosses à dents, non ?
- Ouais, et aussi du dentifrice.
A un moment, Servan dit, de cette façon puérile qui est si charmante :
- Je te propose d'appeler notre coin la baignoire.
- C'est pas original, mais j'accepte, répliqua Jason.

Ils demeurèrent encore dix bonnes minutes à peaufiner leur nettoyage. L'accoutu-mance au peu de température de l'eau avait déterminé une réaction thermique naturelle du corps qui transforme le froid en chaleur. Ils s'étaient tant couverts de savon qu'ils ressemblaient à deux bonhommes de neige. Avec cela, des cris d'aise, des redites à n'en plus finir, toute la panoplie de cette félicité qui naît d'un besoin essentiel dont on a été longtemps privé et que l'on peut enfin assouvir.

Par degrés, avec cette simultanéité d'appréciation qui jette la même sonde dans un fait nouveau, l'un et l'autre s'était fait à part soi la réflexion qu'ils se voyaient nus pour la première fois.

Depuis un mois qu'ils survivaient ensemble, cette licence, la nudité, s'était heurtée à l'invincible barrière d'une fin de non-recevoir catégorique. Tout à coup, le voile se déchirait, la liberté entrait dans leur domestique et faisait sauter un verrou jusqu'ici fermé à double tour. Seu-lement, si Servan n'en paraissait pas effarouché, y puisant même beaucoup de motifs de bien-être, Jason semblait plus réticent. Il y avait dans son attitude quelque chose qui consent, certes, mais à contrecoeur et uniquement sous l'empire des circonstances. Il avisait son camarade avec cette obli-quité dédaigneuse qui affecte de regarder ailleurs. Tandis que l'un s'accommodait d'une situation somme toute familière entre garçons de même âge, l'autre paraissait vouloir lui imposer un codi-cille restrictif. Il advint que Servan ayant voulu se placer tout à côté de lui, Jason recula et s'établit plus loin. Servan n'insista pas, mais cette réaction où perçait de l'antipathie le chagrina.

La toilette expédiée, ils nettoyèrent leurs vêtements. Puis ils s'en allèrent en emprun-tant la berge opposée. Jason ouvrait la marche. Avant cela, pour ramasser ses affaires, il s'était penché en avant.
Servan détourna le regard.
Du reste, une fois revenus à la cabane, ils se rhabillèrent promptement. Après quoi, ils se jetèrent sur une brioche qui s'était conservée à peu près fraîche dans les décombres de la mai-son grâce aux frimas du premier printemps.

- C'était bien, hein ? fit Servan.
- Quoi ?
- Ben, d'être nus.
- Ouais, répondit Jason, mais j'aimerais mieux que ce soit avec une gonzesse qu'avec toi.

Vivien

pimbi@club-internet.fr

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