Chapitre 1 | 2 | 3 - 4 | 5 | 6 | 7 - 8 - 9 - LES SURVIVANTSCHAPITRE 3 Une semaine plus tard, le galetas de Servan et de Jason avait des allures de palais. Tous les recoins, hier désespérément vides, étaient colonisés par des superpositions d'objets hétéroclites, pareils à un entrepôt d'épicerie, boîtes de conserve empilées en triangle, vêtements, chaussures, réchauds, et même deux bouteilles de gaz pleines. Il y avait bien eu les cadavres, l'horreur de devoir passer au-dessus d'eux et la répu-gnance à respirer l'odeur pestilentielle qu'ils répandaient. Mais au terme de cette épreuve, une cave, vaste, spacieuse, et dans cette cave, ô merveille ! une inconcevable abondance de provi-sions, eau en bouteilles, boîtes de thon, de harengs, de maquereaux, légumes secs, confitures, miel, châtaignes, une quantité presque inépuisable de pâtes, de riz, de pommes de terre. Si l'on ajoute au catalogue du chocolat, des biscuits, du pain grillé, du café, de la farine, de l'huile et quelques bouteilles de vin, on aura une idée précise du sens de la locution passer de carême en avent qui s'imposait ici, et qui avait si splendidement et de manière si inattendue jeté l'opulence dans la disette. Comble de la bonne fortune, l'inventaire domestique s'épiçait de deux marchandises de grand luxe, une boîte de cigares et quelques bouteilles de spiritueux, dont un excellent cognac. Conséquence de cette manne tombée du ciel, Jason et Servan avaient rapidement re-pris des couleurs. En quelques jours, les forces leur étaient revenues. Une semaine durant, ils avaient établi une navette régulière à rhythme redoublé de la maison démolie à la cabane, trans-portant tout ce qui était nécessaire à leur survie, et rehaussant cette besogne de l'ardeur inquiète et fauve de deux Robinsons qui redoutent une attaque des indigènes. Car en dépit de leur solitude, il n'était pas avéré que la région fût entièrement dépeuplée. On avait même cru apercevoir des sil-houettes sur la montagne d'en face. Illusion d'optique ? Peut-être. En tous cas, raison de plus pour s'activer. Car dans les temps eschatologiques, l'autre c'est l'ennemi. Dans la nuit, ils ronflèrent. Signe bienheureux. Le ronflement est la basse continue de la santé florissante. Il participe d'une certaine satisfaction du corps repu. Une chose qui n'a pas été dite, c'est que depuis le commencement de leur réclusion, ils parlaient peu. Taciturnité qui procédait moins de leurs tempéraments naturels que des condi-tions auxquelles la calamité les avaient soumis. La misère est peu loquace. Et puis, chacun ayant ses petits songes intimes, ses fantasmes personnels, ses pensées exclusives, ni l'un ni l'autre ne s'estimait devoir résigner sa confiance à un garçon qu'il connaissait à peine, que la Providence avait placé sur son chemin, comme cela, avec la précipitation d'un coup du sort. On peut même avancer qu'il s'était institué par-devers ce laconisme une convention tacite de respect à distance. Toute habitude finit par se saborder sous le souffle des conjonctures. Il ne fallait qu'une embellie pour changer de thèse et voir dans les agréments de la conversation la naissance d'un plaisir encore trop peu goûté. Cette embellie, c'était la satiété, la fin des soirs peuplés de la frayeur du lendemain, l'amoindrissement des épouvantes au réveil et des crampes d'estomac qui aboutissent à l'inexprimable constatation que les crampes dureront encore, qu'on n'a rien pour les apaiser, que la bouche aride et le ventre vide sont deux spectres qui ricanent au-dessus de cada-vres en sursis, en attendant que les vautours achèvent la besogne. Quand ils eurent avalé leur pre-mier vrai repas, Jason et Servan ressentirent spontanément le besoin de causer. Par souci d'éco-nomie, ils avaient soufflé la bougie. Leurs voix résonnaient dans le silence glacé de la cabane comme deux échos d'outre-tombe. Ils dialoguaient, en tirant chacun sur un des cigares rapatriés de la ruine, sur ce ton qui est presque un murmure : Jason ne répondit pas, mais de ce mot, vivre à poil, s'enchaîna dans son imagination à un aimable cortège de visions printanières : il se vit courant dans l'herbe grasse d'une prairie gor-gée de soleil, humant les fleurs, regardant les oiseaux voler et savourant la caresse du vent chaud dans ses cheveux. Il y avait là, au milieu du frais gazon, une jolie créature en haillons, comme lui perdue et farouche et qui, en l'apercevant, avait d'abord cédé au réflexe de fuir, puis qui revenait vers lui et souriait. C'était merveilleux. Jamais jusqu'ici ils ne s'étaient adressé ce voeu si simple, si ordinaire, la bonne nuit. Avant de rentrer en soi-même, Jason songea que décidément quelque chose de nouveau s'était immiscé dans la morne ambiance d'une survie à deux jusqu'ici pétrifiée par le malheur et rendue muette par la souffrance. A compter du jour où les vicissitudes l'avaient jeté, lui et Ser-van, dans ce taudis, il n'avait pas seulement songé au plaisir. Sa santé s'était dégradée si vite et à un tel point que ce précieux symptôme de la vigueur lui avait presque constamment fait défaut. Voilà qu'enfin, à la faveur d'une bonne nourriture et d'un propos éloquent, cet aspect grisant de l'existence refleurissait. Il porta la main à son sexe. Le visage, le corps, la peau de la créature jouxtaient son visage, sa peau et son corps. Elle se plaquait contre lui, se retirait, l'enveloppait de ses bras, le caressait, effleurait de ses doigts la verge d'airain, et de ce manège érotique naissaient des soupirs, des plaintes, une infinité de sanglots qui préparaient au doux supplice final. En cet instant, une invincible chape de plomb dissipa le mirage. Jason, la mort dans l'âme, se remontra qu'il était encore bien trop déficient pour faire l'amour, fût-ce avec soi-même. Il se tourna sur le flanc et laissa descendre sur ses yeux clos la douce ouate réparatrice du sommeil. Vivienpimbi@club-internet.fr La suite iciRêve ou réalité, ces histoires ne doivent pas vous faire oublier les dangers d'une relation sexuelle sans protection. METTEZ DES CAPOTES |