Cyrillo

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LES SURVIVANTS

CHAPITRE 3

Une semaine plus tard, le galetas de Servan et de Jason avait des allures de palais. Tous les recoins, hier désespérément vides, étaient colonisés par des superpositions d'objets hétéroclites, pareils à un entrepôt d'épicerie, boîtes de conserve empilées en triangle, vêtements, chaussures, réchauds, et même deux bouteilles de gaz pleines.
La maison en ruines avait livré ses secrets.

Il y avait bien eu les cadavres, l'horreur de devoir passer au-dessus d'eux et la répu-gnance à respirer l'odeur pestilentielle qu'ils répandaient. Mais au terme de cette épreuve, une cave, vaste, spacieuse, et dans cette cave, ô merveille ! une inconcevable abondance de provi-sions, eau en bouteilles, boîtes de thon, de harengs, de maquereaux, légumes secs, confitures, miel, châtaignes, une quantité presque inépuisable de pâtes, de riz, de pommes de terre. Si l'on ajoute au catalogue du chocolat, des biscuits, du pain grillé, du café, de la farine, de l'huile et quelques bouteilles de vin, on aura une idée précise du sens de la locution passer de carême en avent qui s'imposait ici, et qui avait si splendidement et de manière si inattendue jeté l'opulence dans la disette.

Comble de la bonne fortune, l'inventaire domestique s'épiçait de deux marchandises de grand luxe, une boîte de cigares et quelques bouteilles de spiritueux, dont un excellent cognac.
Pour la première fois depuis presque un mois, les deux garçons mangèrent à leur faim et burent à leur soif. Ils avaient même poussé le faste à agencer leur cabanon de façon à lui prêter un aspect un peu moins rébarbatif. Les paillasses avaient été remplacées par des matelas et les matelas posés sur des bâches de toile, afin de les isoler du sol. Un trousseau de frusques venaient à la rescousse pour renouveler leur garde-robe, ainsi que des couvertures qui, une fois séchées à l'air, avaient rapidement guéri de la moisissure qui les damasquinait : en les battant plusieurs fois par jour, il avait été possible de les rendre sans trop de mal à leur propreté originelle.

Conséquence de cette manne tombée du ciel, Jason et Servan avaient rapidement re-pris des couleurs. En quelques jours, les forces leur étaient revenues. Une semaine durant, ils avaient établi une navette régulière à rhythme redoublé de la maison démolie à la cabane, trans-portant tout ce qui était nécessaire à leur survie, et rehaussant cette besogne de l'ardeur inquiète et fauve de deux Robinsons qui redoutent une attaque des indigènes. Car en dépit de leur solitude, il n'était pas avéré que la région fût entièrement dépeuplée. On avait même cru apercevoir des sil-houettes sur la montagne d'en face. Illusion d'optique ? Peut-être. En tous cas, raison de plus pour s'activer. Car dans les temps eschatologiques, l'autre c'est l'ennemi.
Au soir du trentième jour d'avril, alors que la neige donnait une représentation tar-dive, les deux survivants dressèrent l'exact recensement de leurs richesses et se déclarèrent en rémission.
- On en a au moins pour deux mois, dit Servan. S'il y a d'autres baraques aussi plei-nes, ce sera un jeu d'enfants, vu qu'on est assez costauds maintenant pour faire des trajets de plus en plus longs.

Dans la nuit, ils ronflèrent. Signe bienheureux. Le ronflement est la basse continue de la santé florissante. Il participe d'une certaine satisfaction du corps repu.
Leurs couches occupaient deux angles perpendiculaires séparés par une crédence dé-crépite qui flanquait celle de Jason et sur laquelle on allumait des bougies le soir. Les bougies, un des rares éléments autochthones, n'avaient jamais manqué, une copieuse réserve ayant été exhu-mée dès le début. Cela jetait dans la pièce une de ces lueurs blafardes et tristes qui, quand vient la nuit, imprègne l'âme de cette angoisse mêlée d'horreur que les anciens romains nommaient le tae-dium vitae. On est seul, isolé du monde, avec pour unique perspective l'attente illusoire d'un mi-racle, d'un bras tendu de l'extérieur, d'une colonne de secours, de quelque chose enfin qui arra-chera à une existence quasi végétative. Alors, le coeur s'oppresse, s'enferme dans cette geôle qu'est le désespoir, tout devient ténébreux et l'on pleure.
Autant l'avouer, les garçons avaient souvent pleuré. Seulement, pudeur oblige, à moins que ce ne fût de la fierté, ils n'en avaient rien laissé paraître.

Une chose qui n'a pas été dite, c'est que depuis le commencement de leur réclusion, ils parlaient peu. Taciturnité qui procédait moins de leurs tempéraments naturels que des condi-tions auxquelles la calamité les avaient soumis. La misère est peu loquace. Et puis, chacun ayant ses petits songes intimes, ses fantasmes personnels, ses pensées exclusives, ni l'un ni l'autre ne s'estimait devoir résigner sa confiance à un garçon qu'il connaissait à peine, que la Providence avait placé sur son chemin, comme cela, avec la précipitation d'un coup du sort. On peut même avancer qu'il s'était institué par-devers ce laconisme une convention tacite de respect à distance.

Toute habitude finit par se saborder sous le souffle des conjonctures. Il ne fallait qu'une embellie pour changer de thèse et voir dans les agréments de la conversation la naissance d'un plaisir encore trop peu goûté. Cette embellie, c'était la satiété, la fin des soirs peuplés de la frayeur du lendemain, l'amoindrissement des épouvantes au réveil et des crampes d'estomac qui aboutissent à l'inexprimable constatation que les crampes dureront encore, qu'on n'a rien pour les apaiser, que la bouche aride et le ventre vide sont deux spectres qui ricanent au-dessus de cada-vres en sursis, en attendant que les vautours achèvent la besogne. Quand ils eurent avalé leur pre-mier vrai repas, Jason et Servan ressentirent spontanément le besoin de causer. Par souci d'éco-nomie, ils avaient soufflé la bougie. Leurs voix résonnaient dans le silence glacé de la cabane comme deux échos d'outre-tombe.

Ils dialoguaient, en tirant chacun sur un des cigares rapatriés de la ruine, sur ce ton qui est presque un murmure :
- C'est drôle, dit Servan, ça me fait l'impression en ce moment d'être si bien que je ne voudrais plus en sortir.
- C'est pareil, répondit Jason, je voudrais dormir, puis manger et boire, puis de nou-veau dormir, et ainsi de suite.
- C'est normal, nos organismes sont à bout.
- Sans doute.
- T'as pensé quelquefois à te suicider ?
- Ouais, pas toi ?
- Si, au début.
- Et maintenant ?
- Moins.
- Moi aussi, mais quand même, je me dis qu'on pourra pas tenir comme ça éternelle-ment...
- Il se passera bientôt quelque chose, tu verras...
- Tu crois ?
- Ben oui, c'est pas possible autrement. La terre n'a pas explosé, sinon on serait plus là...
- Si on était sur une île du sud, on n'aurait pas la neige et le froid.
- Oui, fit Servan, on pourrait vivre à poil.

Jason ne répondit pas, mais de ce mot, vivre à poil, s'enchaîna dans son imagination à un aimable cortège de visions printanières : il se vit courant dans l'herbe grasse d'une prairie gor-gée de soleil, humant les fleurs, regardant les oiseaux voler et savourant la caresse du vent chaud dans ses cheveux. Il y avait là, au milieu du frais gazon, une jolie créature en haillons, comme lui perdue et farouche et qui, en l'apercevant, avait d'abord cédé au réflexe de fuir, puis qui revenait vers lui et souriait. C'était merveilleux.
La voix de Servan mit fin à cette divagation onirique. Jason l'entendit à peine. Il n'était pas contrarié, il éprouvait l'envie soudaine d'être seul.
- Excuse-moi, dit-il, je tombe de sommeil.
- Bonne nuit, alors.
- Bonne nuit.

Jamais jusqu'ici ils ne s'étaient adressé ce voeu si simple, si ordinaire, la bonne nuit. Avant de rentrer en soi-même, Jason songea que décidément quelque chose de nouveau s'était immiscé dans la morne ambiance d'une survie à deux jusqu'ici pétrifiée par le malheur et rendue muette par la souffrance.
Quand il fut certain que Servan sommeillait, son rêve se reforma des bribes précéden-tes. Il contempla de nouveau la créature. Elle était nue. Lui aussi était nu. Une onde de désir l'exalta, la créature en rougit un peu mais avec plus de timidité que d'effroi. Elle vit son sexe gon-fler, puis se dresser lentement, ses bras s'écarter en signe de supplication, elle vint contre lui, et acheva d'enflammer sa chair où bouillonnaient toutes les ardeurs.
La brûlure qui irritait son pénis n'était pas seulement agréable, elle se manifestait comme un symbole de résurrection.

A compter du jour où les vicissitudes l'avaient jeté, lui et Ser-van, dans ce taudis, il n'avait pas seulement songé au plaisir. Sa santé s'était dégradée si vite et à un tel point que ce précieux symptôme de la vigueur lui avait presque constamment fait défaut. Voilà qu'enfin, à la faveur d'une bonne nourriture et d'un propos éloquent, cet aspect grisant de l'existence refleurissait.

Il porta la main à son sexe. Le visage, le corps, la peau de la créature jouxtaient son visage, sa peau et son corps. Elle se plaquait contre lui, se retirait, l'enveloppait de ses bras, le caressait, effleurait de ses doigts la verge d'airain, et de ce manège érotique naissaient des soupirs, des plaintes, une infinité de sanglots qui préparaient au doux supplice final.

En cet instant, une invincible chape de plomb dissipa le mirage. Jason, la mort dans l'âme, se remontra qu'il était encore bien trop déficient pour faire l'amour, fût-ce avec soi-même. Il se tourna sur le flanc et laissa descendre sur ses yeux clos la douce ouate réparatrice du sommeil.

Vivien

pimbi@club-internet.fr

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