Cyrillo

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LES SURVIVANTS

CHAPITRE 2

Servan s'éveilla le premier.

La faim lui martyrisait l'estomac.
Il promena le regard autour de lui, avisa d'un oeil maussade la cabane avec ses cloisons de bois noircies par l'humidité, les vieilles casseroles étamées et rouillées qui pendaient à des attaches branlantes, la poussière sur le plancher rudimentaire de lattes mal jointoyées, le plafond bas, le poêle vétuste qui trônait au milieu de l'unique pièce, les chaises éculées qui gisaient dans un coin, et l'amas d'objets sordides qui prenaient la poussière dans un autre. Il vit tout cela et se dit : on va crever ici...

Tout à coup, ses prunelles obliquèrent sur son compagnon. Une idée hideuse entra en lui. Il songea que s'il tuait Jason, il pourrait s'alimenter pendant de longues semaines, que sa sub-sistance serait assurée, qu'il n'aurait plus faim au coucher et au réveil comme cela durait depuis presque dix jours, et que pour sacrifier un être humain, la loi de la nature était peut-être cruelle, mais elle désignait ses victimes et ses graciés, et que de toute façon cela valait mieux que d'en sacrifier deux.

A peine cette pensée l'avait-elle absorbé qu'il en mesura l'étendue et la repoussa. Il baissa les yeux et se jugea monstrueux.
Sa bouche était sèche, une lancinante fatigue engourdissait ses muscles. Pourtant, il avait dormi dix heures d'affilée. Mais le manque de nourriture, le froid, l'inaction l'avaient affai-bli. Son esprit dériva de nouveau sur Jason. Il se remontra que ce compagnon de misère souffrait tout comme lui, qu'il était injuste de se faire une appropriation égoïste des maux qu'on éprouvait, qu'il aurait pu se retrouver seul, que c'était tout de même bien mieux d'être à deux, de se ré-conforter et de se soutenir l'un l'autre, et qu'avec du cran et de la décision il n'était pas impossi-ble de surnager à l'adversité, pourvu qu'on refusât de capituler.
Ce tronçon de phrase, qu'on refusât de capituler, l'arma d'un courage tout neuf. Il ré-veilla son camarade.

Celui-ci battit des paupières, voulut se rendormir, mais Servan le secoua :
- Allez, lève-toi, on va voir à la maison de l'autre jour.
Il ajouta, histoire d'emporter la décision :
- Si on fait rien, on claquera comme des pauvres cons.
L'autre émit une sorte de feulement, s'étira, considéra quelques instants son vis-à-vis, rejeta sa couverture et, sans avoir prononcé une parole, se disposa au départ.
La faim était si atroce qu'elle avait forgé en eux une indomptable volonté de tout ten-ter pour marauder n'importe quel aliment n'importe où et à n'importe quel prix.
Ils sortirent. Le froid était un peu moins vif et il ne neigeait plus.

- Ça va, fit Jason, c'est pas grand'chose, juste deux centimètres.
Leur projet, dont ils avaient si souvent débattu sans avoir le coeur à l'accomplir plus tôt, visait un chalet de villégiature qui appartenait à des touristes, à une demi-douzaine de kilomè-tres de là, et qui était situé sur un tertre, tout près de l'entrée de la forêt. Avec un peu de chance, il pouvait contenir quelques victuailles. Ce qui les tracassait, c'est qu'on ignorait s'il était occupé au moment des événements.

Dans l'affirmative, comme il y avait lieu de le penser, la catastrophe étant survenue au tout début des fêtes de Pâques, alors les chances augmentaient que ses locataires eussent fait le plein de vivres. A cette question, déjà angoissante, s'en reliait une autre, celle de sa résistance à la dévastation Tout ou à peu près ayant été soufflé sur une superficie impossible à mesurer, elle n'était peut-être plus qu'un amas de décombres. Dans ce cas, la situation s'aggravait et ils n'auraient plus la force de mener à bien une nouvelle expédition, forcément plus lointaine.

Pour affronter la fraîcheur de l'aube, ils s'étaient couverts d'une toile de prélart déni-chée dans la cabane. Vêtement rigide et incommode, mais qui les sauvait d'aller presque nus dans leurs hardes d'origine. Ces hardes, du reste, ne tenaient plus qu'à un fil : pantalons troués, chemi-ses usées, pulls en lambeaux. Restaient les chaussures, qui avaient un peu mieux résisté. Servan chaussait même plutôt confortablement. Pour Jason, il avait rembourré les siennes de paille.
Servan connaissait la région mieux que quiconque, y étant né. Il n'eut aucun mal à at-traper la bonne piste. Jason le suivait.

A les voir marcher de cette allure à la fois lourde et empres-sée qui plie l'échine et va par bonds et par sauts en s'appuyant sur des bâtons, on eût dit deux hommes de la préhistoire en chasse. La chasse, c'était bien là leur but ; quant à leur profil d'hom-mes des cavernes, ils la reproduisaient avec un mimétisme involontaire qui aurait pu être comique, et qui était effrayant.
A l'issue d'une heure de pénible progression parmi une succession de collines et de ravines, Servan fit halte, désigna du bras un point obscur à l'orée d'une futaie, et déclara :
- C'est là.

Pour avoir prononcé ces paroles prometteuses, il n'en demeurait pas moins immobile, le front soucieux, l'oeil dubitatif, sa figure exprimant cette inquiétude qui procède d'un pronostic sombre.
C'était là, en effet. Seulement, de maison, plus de trace apparente. Servan se rappelait qu'avant le cataclysme, on distinguait nettement ce petit bungalow sur le fond de sapins et de hê-tres qui le bordaient.
- Je ne vois rien, fit Jason.
- Elle est détruite, répondit Servan.

Il y a dans le coeur de tout homme un compartiment secret pour l'espérance, même celle qui a dévidé tout son fil. Cette quenouille-là paraît inépuisable. Notre espèce est ainsi consti-tuée qu'elle s'accroche au moindre rayon susceptible de culbuter l'adversité. La maison disparue, cela voulait dire : plus d'habitants, certes, mais peut-être, à l'intérieur, des restes de ce qui y avait été entreposé. Autrement dit, des comestibles. C'est pourquoi Servan se hâta. Jason le talonnait aussi vite qu'il lui était possible. Il n'était pas peu effaré que ce compagnon de hasard fût capable de prodiguer l'énergie nécessaire à renouveler son souffle, quand il aurait dû l'avoir épuisé depuis longtemps.

Ils parvinrent bientôt à ce qui avait été une habitation et qui n'était plus qu'un moi-gnon informe. Les pierres, pulvérisées comme après une explosion, échafaudaient un amoncelle-ment sur lequel pendaient çà et là de lugubres filandres de neige. Du reste, l'écroulement avait fait bonne mesure : pas une fissure parmi cet éboulis de moellons qui mêlaient en un indescriptible chaos des restes de murs, de cloisons et de toit. Impossible d'imaginer dans ce capharnaüm le moindre passage praticable, même à un ouistiti.
- C'est foutu, dit Jason.
- Pas sûr, objecta Servan.

Ayant dit cela, il se mit à dégager les pierres. Jason le regardait, incrédule. Au bout de quelques minutes, néanmoins, contaminé par l'exemple, à moins qu'il n'eût un peu honte de ré-pondre à tant de détermination par de la passivité, il le seconda.
Leur besogne était titanesque. La tête leur tournait, leurs forces labiles ne leur permet-taient que de malingres efforts, mais ils s'obstinaient, dégoulinant de transpiration, la gorge sèche, opiniâtres, frénétiques, héroïques. Ils remuaient les gravats, déplaçaient des pans entiers de la ruine, éperonnés par une unique obsession, galvanisés par une indomptable bravoure.
Pendant deux heures, ils s'acharnèrent. Quant on a l'estomac vide, l'acharnement mon-tre bientôt la corde, c'est-à-dire ses limites. La lassitude eut raison de leur volonté, ils durent ces-ser. Servan, haletant, les cheveux collés en filasses rigides sur son front, dit :
- On se repose un peu ...
Jason ne répliqua rien. Il était plus pâle qu'un linceul ; il s'adossa à un semis de bruyè-res brûlées par le gel et murmura :
- Je peux plus continuer, j'ai trop mal.
- Moi aussi, j'ai mal, dit Servan. Mais si on repart avec rien dans les poches, on aura encore plus mal...

Ce dernier s'était accroupi sur les gravats et tâchait de repérer une fente, une ouver-ture, la brèche la plus ténue par où il lui aurait été loisible d'affiner sa fouille. Mais il eut beau scruter, le monticule n'offrait pas le moindre hiatus. Alors il baissa les bras.

- Y a rien à faire, fit-t-il, on est marron...
Comme il s'asseyait sur une poutre à demi calcinée, celle-ci céda sous son poids, un tout un pan de la ruine sembla se désolidariser, il se sentit happé de l'intérieur.

Vivien

pimbi@club-internet.fr

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