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Les survivants -6
Un protocole de paix s'était institué entre les deux garçons. Jason affectait de ne plus évoquer ni de près ni de loin ce qui l'avait hérissé contre son camarade, et l'autre s'affublait d'une espèce d'indolence étanche à toute amorce de sarcasme, même muet. Car un regard, parfois, peut par une simple inflexion entretenir le ressentiment qui y couve. Pendant la journée, ils vaquaient aux occupations domestiques ordinaires. Le soir, ils tâchaient de lire.
Il arriva que Servan rompit cette ambiance claustrale :
Jason réfléchit quelques secondes avant d'articuler :
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T'as raison, de toute façon on n'y changera rien.
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Je te promets de ne plus te zyeuter en douce.
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Tu parles ! Tu pourras pas t'en empêcher...
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Je ferai tous mes efforts.
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Alors, fais-les.
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Sois discret quand tu te branles, ça m'excite.
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Toi aussi, sois discret, ça m'excite pas, mais ça me gêne.
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Ce sera facile, je ne le fais plus qu'au gave.
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Ah, oui ?
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J'y suis seul, je m'éclate sans attenter à ta pudeur évangélique.
Jason ne répondit pas. Servan éprouva de ce silence un indéfinissable malaise.
Plusieurs jours s'écoulèrent.
Il avait été réglé qu'on irait deux fois la semaine par les chemins de montagne à la quête d'éventuels survivants. Ces expéditions comportaient leur part de risque, mais l'idée de finir dans une cabane à statut de résidence à vie ne laissait pas d'affliger ses locataires. D'où ces incartades, régulièrement menées, de matines à complies.
L'ennui, c'est qu'elles rencontraient invariablement le pot au noir.
Une fois, cependant, on crut discerner des silhouettes sur le flanc des aiguilles d'Ansabère. Ce n'étaient que des isards.
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Il doit bien y avoir quelqu'un, fit Servan, c'est pas possible qu'on soit les seuls à...
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On est seuls, fit tristement Jason, et c'est tout.
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Il faut insister, aller plus loin.
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Où ça ?
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Dans la vallée.
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T'es fou ? On en a pour trois jours à descendre puis à remonter : tout est démantibulé, y a même plus de route.
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Et alors ? trompeta Servan, pour un hétéro pur et dur, tu manques foutument de cran. D'ailleurs, on ne mettra pas trois jours, mais seulement un, à condition d'avoir le mollet ferme et le souffle long.
Il ajouta, avec une pointe de causticité :
L'idée d'être mesuré à une aune forcément restrictive de ses supposées vertus mâles engagea Jason à accepter la proposition. Un bon équipement, de la réserve de nourriture et d'eau, et les deux frères ennemis traversaient le plateau de Lescun, découvraient au passage que plus une âme n'y était vaillante, s'engageaient sur l'ancienne route, à présent défoncée, où s'échelonnaient les restes de quelques habitations pareillement pulvérisées, et atteignaient les décombres de l'ancienne usine Toyal.
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Ça a explosé, fit Jason, blême, en voyant les tôles déchirées encombrer la chaussée.
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Qu'est-ce qui a bien pu se passer ? répondit Servan d'une voix blanche.
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On n'en sait rien, rien du tout.
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Une bombe atomique ?
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J'y crois pas, on n'était pas en guerre. Et puis ici, une bombe ! Les Pyrénées, c'est pas un lieu stratégique...
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Tu te rappelles, le soir où ça a eu lieu ? Une énorme lueur jaune et rouge.
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Oui, je me rappelle...
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En une seconde, la maison de mes parents balayée, nettoyée, laminée. J'étais à l'extérieur, je me suis planqué, il y avait des projectiles qui volaient partout, des pierres, du métal, je sais plus quoi encore.
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Moi, j'étais en train de pêcher la truite dans le gave d'Ansabère. J'ai été aveuglé, puis tout à coup, un grand boum, et plus de maison... même les arbres aux alentours ont été brisés en deux comme des allumettes. Je me suis retrouvé les quatre fers en l'air dans le gave ; c'est peut-être ça qui m'a sauvé.
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Sauvé ! T'en as de bonnes ! C'est les autres, les morts, qui ont été sauvés ; nous, on n'a pas fini d'en baver...
La quantité d'émotion qui s'épanchait de ces évocations était de celles qu'on ne tolère pas longtemps. Les deux adolescents parvinrent au prix d'une périlleuse gymnastique à enjamber les vestiges de l'usine et filèrent jusqu'à la vallée.
La route nationale, celle qui allait d'Oloron en Espagne, n'était plus qu'une concrétion de bitume éventré et de rocs agglutinés comme de monstrueux polypes. Des flancs entiers de la montagne s'étaient fracassés en une gigantesque avalanche. Impossible d'avancer d'un demi mètre sur ces éboulis plus hauts parfois que des immeubles de quatre étages.
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On pourrait suivre le gave, dit Servan.
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Non, il doit être obstrué en pas mal d'endroits, il faut s'y prendre autrement.
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Comment ?
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On en discutera plus tard. Viens, on rentre, j'ai la chair de poule de toute cette désolation.
Trois heures plus tard, ils rejoignaient le cabanon. Ils se reposèrent une petite heure, puis Servan annonça qu'il allait se laver. Jason resta seul.
Servan avait une taille moyenne, avec un visage démêlé et un regard bienveillant. Sa physionomie n'en dégageait pas moins par moments quelque chose de hérissé et de farouche, mais sous une grande fleur d'amabilité cordiale. C'était un caractère direct, une volonté intrépide, un courage extrême dans l'adversité. Franc jusqu'à l'insolence, ironique jusqu'au pamphlet, n'ayant peur de rien ni de personne, vif, gai, enjoué, batailleur et immensément fraternel.
Il aurait fallu à Jason plus de maturité et moins de narcissisme pour égaler son camarade. Ce garçon pâtissait d'une éducation relâchée, et comme il advient presque toujours dans ces cas-là, plus dure est la chute. Dans les premiers temps de son amalgame avec Servan, il n'eut pas assez de soupirs pour plaindre son sort. L'autre le houspilla, ce qui était sa façon de le consoler. Rudesse nécessaire qu'il confondit avec une tentative de coup d'état sur sa personne et l'établissement d'une hégémonie hiérarchique. D'où quelques frictions. Puis Servan, passant du grave au doux, revint à un modus vivendi plus politique, mais sans jamais réussir à extraire de son caractère tourné à la considération de soi-même autre chose que du mépris et beaucoup de cette superbe qui s'en fait accroire et s'applaudit volontiers. Cela découragea fort Servan, avant de l'irriter prodigieusement. On connaît la suite, les rôles s'inversant à la faveur d'un aveu somme tout franc et honnête, mais déplacé dans le contexte.
Jason, pour sa part, était de taille plutôt élancée, fin, longiligne, au regard ombrageux perpétuellement offusqué d'une moue de dégoût. Il s'effrayait facilement, ce qui n'est que trop la marque des fils de bonne famille qui ont cru très tôt leur fortune faite et qui ont dû déchanter. C'est lui qui, au tout début de leur claustration, avait décidé de dresser entre les deux habitants de la cabane l'obstacle d'un paravent, afin, ce furent ses mots, de ménager l'intimité. Servan, qui n'aurait pas détesté un côtoiement plus rapproché, sans préjudice de visées déshonnêtes, se désola beaucoup de cette barrière qui amenuisait le besoin que l'on éprouve de se sentir solidaire de l'autre, surtout dans des conjonctures aussi angoissantes que celles que tous deux enduraient. Il n'en fit pas moins bonne figure à mauvais jeu et s'accommoda comme il put d'une mitoyenneté qui n'en était pas une, et qui témoignait l'inaptitude de son camarade à se comporter selon les lois de cohésion qui prévalent en période calamiteuse.
Cette fraternité postiche durait depuis qu'ils étaient ensemble. Jamais Jason ne s'était départi de son rôle de pisse-vinaigre. Le miracle d'avoir survécu avec peu de ressources n'était pas parvenu à cimenter des liens qui semblaient devoir toujours osciller entre la camaraderie utilitaire et la relation de type anecdotique. Nul doute que si une péripétie, n'importe laquelle, eût mis brusquement fin à cette contiguïté forcée, Jason aurait tiré ses chausses sans même saluer celui qui portait pourtant sans gémir le reflet de ses peines et de ses souffrances.
Il y a comme cela des coeurs qui n'ont d'autre échelle qu'un insubmersible égoïsme.
Revenons au jour de l'expédition.
Servan se rendit à la baignoire en fin d'après-midi. Comme il ne craignait pas la survenue de son compagnon, il se licencia sans vergogne. L'eau, quoique froide, lui était une source énergique de bien-être. Il s'y allongeait avec délectation. Et puis, nous le savons de son propre aveu, il y entretenait sa flamme solitaire. Jason lui étant interdit et la cabane soumise comme on l'a vu à une censure quasi janséniste, c'est dans ce lieu qu'il évacuait le trop plein de songes libidineux dont il peuplait son crâne.
Cependant ce jour-là, la fatigue de la marche l'avait un peu avachi. Il était las et ne songeait pas le moins du monde à entrer en conciliabule avec le dieu préféré des adolescents. La douce chaleur du soir caressait sa peau et le truculent murmure du gave l'enchantait. Il était dans un de ces instants qui sont si sereins qu'on en prolonge le plus que l'on peut les agréments. Une bohème de petits papillons diaprés de mille couleurs butinaient d'étranges fleurs dont l'odeur rappelait celle du géranium. De jolies ombres faisaient lanterne à travers l'opacité printanière des feuillages. Haut dans le ciel, une escadrille de vautours planaient en tournoyant autour d'un point mystérieux.
Servan s'était adossé à un arbrisseau. Il considérait sa peau brunie par les rayons de mai, et se disait avec un certain narcissisme, propre à son âge, que finalement la nature ne l'avait pas trop desservi, qu'il était un fort beau gaillard et que ce serait bien le diable si quelque jour, pourvu que cet exil prît rapidement fin, sa destinée ne s'entrelaçait à celle d'un bel éphèbe comme lui, qu'il aimerait et dont il serait aimé.
L'ami idéal ! Ce rêve toujours disloqué en fiction, prenait parfois dans son âme d'inconcevables dimensions. Il en était heureux et malheureux. Le bonheur s'attachait aux sentiments et aux sensations qu'il lui inspirait, le malheur à son caractère inaccessible. Il avait l'impression de marcher constamment sur un chemin dont se ramifiaient dans des directions différentes une multitude d'embranchements. Sur lequel s'engager ? Où aboutissait celui-ci ? Au Capitole ou à la Roche Tarpéienne ? Sinistre et exaltante incertitude de la vie qui semble tirer au sort notre bonne ou mauvaise étoile. De cette réflexion particulière dérivait une réflexion générale : qu'était-ce donc que ce fatum qui frappe les êtres, et les commet, comme cela, sans prévenir, à doubler des détroits aussi imprévus ? Qu'était-ce que ce poids qui pèse sur les hommes, précipitant les uns dans la misère, la souffrance, la solitude et le deuil, tandis que ceux-là prospèrent et cueillent une à une toutes les fleurs de la félicité ? Et puis, l'instant d'après, il revenait à cet improbable coeur auquel il eût consacré tout ce qu'il y avait de bon en lui. Mirage d'une âme déçue qui se nourrit sans se lasser de la sublime ambroisie de la jeunesse, l'espérance.
A force d'imprimer en lui l'image de ce phénix arabe, il finit par céder aux douceurs qu'elle distillait dans ses veines. Il s'était senti las en arrivant à la baignoire, mais l'oisiveté lui avait fait du bien et à présent de délicieux et pétillants indices se manifestaient. Il s'allongea sur un carré de pelouse et laissa se déployer ses fiers attributs. Sa main enveloppa son long fuseau. Ce ne fut d'abord qu'une simple caresse. Mais l'ardillon du désir était en lui et l'émoustillait. Il s'amusa pendant quelques minutes à exciter de deux doigts les piqûres qui parcouraient son sexe. Ceci acheva de le préparer à la volupté.
En cet instant, il ne fit qu'un bond sur la berge, promena un regard inquiet autour de lui, ne vit rien d'abord, puis tout à coup, crut discerner, sur le sommet de la crête par où l'on descendait à la baignoire, une ombre.
Avec une célérité de puma, il s'accroupit derrière un gros rocher et se mit en poste de guet. Le vent du soir faisait frissonner sa peau mouillée.
L'ombre ne reparaissait pas. Servan tâcha de déplacer son champ visuel, intersecté par la végétation, de façon à s'ouvrir perspective derrière la crête. Il y avait dans sa façon de cabrioler d'un arbre à l'autre la souplesse furtive de la bête aux abois. Sa nudité empruntait à la forêt l'aspect farouche des trolls et des farfadets qui peuplent les vieilles landes celtiques.
Pendant un quart d'heure, il s'ingénia à repérer l'intrus. L'idée que celui-ci fût Jason ne résistant pas à la première réflexion, il était patent qu'il avait affaire à un étranger. Un étranger, c'est-à-dire un réchappé du cataclysme. Seulement, ce réchappé pouvait l'avoir surpris en plein exercice onanique, ce qui est toujours mortifiant pour la superbe.
Il advint que ses contorsions, virevoltes et culbutes ayant fait buisson creux, il choisit de transiger. Il commença par s'habiller puis, après avoir repéré une face assez abrupte du redan qui plongeait sur le gave, il l'escalada. Quant il fut au sommet, il scruta à droite et à gauche.
Il ne vit personne.
La cabane était à moins de huit cents mètres de là. Avant de s'y rendre, il revint subrepticement à la baignoire par le chemin ordinaire. Mais là encore, il ne découvrit rien.
Comme il s'apprêtait à disparaître derrière la crête où précisément l'alerte lui avait été donnée, soudain quelque chose sur une feuille attira son attention. Cette chose ressemblait à une escarboucle. C'était d'une couleur entre le beige et le jaune, d'une consistance épaisse et gluante ; on eût dit de la bave, mais de la bave opaque. Il s'approcha, et tout à coup son oeil s'écarquilla, sa face s'auréola d'une expression hébétée, il secoua la tête, réprima un mouvement qui hésitait entre le rire et l'indignation et proféra à voix haute :
Yves
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